14/08/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin (fin)

Un matin, en s’éveillant, les gosses du village ne virent plus ce qu’avaient pu voir leurs ancêtres d’il y a deux cents ans : une grande couture, toute nue, sans rien pour accrocher leur regard jusqu’à l’horizon... Leur vieil ami était parti, vendu à un étranger qui l’avait fait démonter et enlever.

 

On l’avait chassé.  On ne lui avait pas accordé la sympathie que l’on doit à ses vieux qui aiment à s’endormir, lentement et sans bruit, sur les lieux mêmes où ils ont toujours vécu.

 

Déjà, une charrue creusait des sillons noirs sur sa butte.  Il ne fallait pas laisser de traces à ce crime...

Il fut emmené à quelques lieues de là, dans la propriété d’un homme qui avait ressenti toute l’étendue de cette grande détresse et avait cru bien faire en agissant ainsi...  Il l’installa sur la butte d’un ancien moulin, brûlé par l’orage, et fit procéder aux réparations les plus indispensables.

 

Il resta là, durant un quart de siècle, maintenu en vie par les soins constants de cet homme plein de bonté et de sollicitude mais qui ne comprit jamais qu’un moulin ne pouvait pas être tout à fait heureux, loin des siens...

 

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Voilà ce que le moulin de bois m’a raconté, quelque temps après son arrivée chez nous...

Le vieux monsieur si bon était mort.  Sa femme céda le moulin à l’administration de notre commune qui aimait les vieilles choses. Il fut démonté une nouvelle fois, transporté par morceaux et remonté à quelques centaines de mètres d’ici, dans ce qui peut paraître, aux yeux des gens de maintenant, un coin de campagne...

 

Un petit coin !.. Entre la route dont je vous parlais tantôt, un énorme bâtiment qui ressemble à un nid d’abeilles et un immense terrain vague... qui ne le sera bientôt plus d’ailleurs, puisqu’on y construira, sous peu, une grande école.

 

Bien sûr, il y a quelques arbres, pas loin de là et, autour de lui, on a aménagé un beau petit parc, avec des bancs.  « Mais j’étouffe ici, me dit-il, et puis, ce n’est pas vraiment « ma butte... »

 

A côté, il y a un manège où les jeunes gens viennent apprendre à monter à cheval.  Cela lui rappelle un peu les gosses de son village.  Mais ils ne le regardent même pas, trop occupés qu’ils sont à se tenir correctement sur leur monture.

 

Il n’est pas tout à fait solitaire.  Tous les dimanches, des gens viennent le visiter.  Surtout des jeunes, qui n’ont jamais vu de moulin.  Ils sont accueillis par un meunier qui leur explique comment toute cette machinerie fonctionne.

 

Parfois, quand le vent souffle, le meunier habille ses ailes et il peut tourner pendant quelques heures.  Même, au début, on lui a donné un peu de grain et il a pu faire – oui !- de la vraie farine que les visiteurs ont emportée, comme il y a deux cents ans, le samedi où ses ailes ont tourné pour la première fois.

 

Mais cela n’a pas duré longtemps.  Tout est vite rentré dans le calme.  Il est devenu un vrai musée.  Il m’a dit : « Je ne suis plus un moulin.  Je ne suis plus qu’une chose inerte qui montre comment était un moulin.  Oh, mon monnier est gentil.  C’est un vrai monnier, j’en suis sûr ! Et je pense bien qu’il est aussi triste que moi de ne plus pouvoir travailler vraiment... Mais, pour lui aussi, c’est fini.  Maintenant... il est gardien de musée. »

 

On lui a remplacé beaucoup de ses poutres vermoulues par de nouvelles, sciées proprement, bien droit, à la machine.  Certaines parties qui, dans le temps, étaient en bois, comme tout le reste, sont maintenant en acier.  Une de ses grandes roues d’axe a été remplacée par celle d’un autre moulin, plus jeune que lui.

 

« Finalement... que reste-t-il de moi ?  Je ne me reconnais plus... » Et il a ajouté ceci : « Une de mes vieilles ailes a été enlevée.  Elle traîne, là, dans l’herbe, à quelques mètres de moi... »  J’ai eu beaucoup de mal à comprendre cette dernière phrase.  J’avais l’impression d’entendre comme des sanglots.

 

Dernièrement, il m’a raconté que, parmi les visiteurs, il en avait vu un, un monsieur déjà âgé, la cinquantaine, qui l’examinait attentivement.  Il était avec sa femme et il lui montrait des tas de choses... « Puis, brusquement, il s’est approché de moi et s’est mis à caresser mes poutres, à la recherche de quelque chose... de quelque chose que je n’avais plus... qu’on m’avait enlevé... Non, mon vieux, les dix générations d’initiales, de cœurs avec une flèche, de déclarations d’amour, tout cela, c’est fini aussi...  A fait, ce n’est pas toi, le Pierre qui fréquentait la Josiane ?.. »



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Voilà l’histoire, un peu mélancolique, de ce vieux moulin à vent qui, depuis longtemps déjà, voudrait mourir tout à fait.  Puisqu’il ne sert plus à rien et que, chez les siens, on n’a plus voulu de lui...

 

Parfois, il me dit que, même si je ne travaille plus, j’ai bien de la chance de n’avoir pas dû quitter mon village.  C’est vrai.  Il a raison, dans un sens.

 

Mais je regrette tout de même le temps passé où les gens venaient gentiment, en amis, me rendre visite et me voir tourner gaiement, dans l’eau de ma rivière.

 

Maintenant, ils sont là, en groupe, à me regarder, comme on regarde une antiquité.  Ils évaluent l’épaisseur de mes aubes.  Se demandent de quel bois elles sont faites.  Parlent d’énergie mécanique.  Prennent une photo et s’en vont, contents d’eux-mêmes...

 

Souvent, l’un d’eux fait une réflexion, désobligeante : « Tu crois qu’il est réellement du quatorzième siècle, ce moulin à eau ?.. »
                                                                                          

                                                                    En hommage à ma mère,

                                                                     Albert-Henri GALAN

 

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Cette brochure que j'ai retrouvée à l'école a été éditée par les jeunes du Club des Jeunes d'Esplechin sous la responsabilité de l'Abbé Jules Dellacherie en 1969 !

Albert-Henri Galan est un pseudonyme.  Mais c'est un "fils" d'Esplechin.  Il a très bien connu notre moulin.  Il y a souvent mangé ses tartines de confiture, à l'époque joyeuse des vacances où sa mère l'envoyait glaner sur les champs de la Grande Couture.

Lorsqu'un jour, au cours d'une promenade, il revit son vieux moulin, il fut ému et décida d'en écrire l'histoire à sa façon. Sous la forme d'un dialogue s'établissant entre les deux vieux moulins, celui à vent et celui à eau.  Deux vieux qui remuent leurs souvenirs, en se chauffant au soleil...

(Extrait de l'avant-propos de la brochure) 

 

Ci-dessous des photos ou gravures de ces deux moulins.  Celui "d'Esplechin" fait partie du site "Hof ter musschen".  Sur la photo de l'inauguration, on voit l'épouse du Docteur Duthoit, le "gentil monsieur" qui avait déplacé notre moulin à Arc-Ainière avant qu'il ne soit vendu à la ville de Woluwé-Saint-Lambert.  Le moulin à eau de Lindekemaele (je pense que c'est de lui qu'il s'agit vu leur proximité) est devenu un restaurant.  Je sens que je vais bientôt leur rendre une petite visite...

 

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24/07/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin

(texte de Albert-Henri GALAN)

 

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Je n'ai jamais vu ce moulin... De l'endroit où je me trouve et où je suis immobilisé jusqu'à la fin de mes jours, il m'est impossible de le voir : une grande maison et un écran d'arbres et de verdure s'interposent entre lui et moi.  Je suis d'ailleurs entouré de choses étranges qui n'existaient pas, à l'époque de mes jeunes années...

 

Je n'ai jamais quitté mon village... Mon village !.. Maintenant, on dit une ville.  Par un processus démographique, comme ils disent, mon village est devenu une ville qui, elle-même, a été absorbée par une autre ville, plus grande.  C'est très difficle à expliquer et cela ne s'est pas fait en une semaine, vous pensez bien.

 

Rassemblant mes vieux souvenirs, je revois - oh, il y a très longtemps - une campagne toute simple, des champs, des sablières, des arbres, quelques maisons.  Des oiseaux aussi, partout, qui trouvaient le village joli, puisqu'ils y restaient.

 

Il y avait aussi un ruisseau qui gazouillait d'une pierre à l'autre.  Mon ruisseau.  Ma rivière.  Je la connais bien.  Je dis cela au présent parce qu'elle existe toujours.  Elle chante toujours sur les mêmes pierres.

 

C'est d'ailleurs à peu près la seule chose qui soit restée de tout ce qui était dans le vieux temps, à l'époque où j'étais plus jeune.  Tout, ou presque tout a disparu et a été remplacé par du neuf.  C'est parfois beau, mais pas toujours... selon moi du moins qui suis vieux.

 

Ma rivière, comme je vous le disais, continue à chanter, mais il faut être tout près d'elle pour l'entendre, parce qu'avec le bruit de la route qui la longe... Cette route, par exemple, c'est nouveau : ils roulent dessus à quatre automobiles de front, pour aller plus vite... Dans le temps, il y avait un sentier où l'on se promenait l'un derrière l'autre, pour écouter chanter ma rivière et les oiseaux.

 

Maintenant, les oiseaux doivent chanter pour eux-mêmes.  Ces choses qui volent comme eux, là-haut, cela fait un tel bruit que plus personne ne les entend, je veux dire les oiseaux.  Quand un "djett" passe (c'est ainsi qu'on les appelle), tout le monde se tait.  A quoi bon, on ne se comprendrait pas, si on parlait...

 

De l'autre côté de la route, ils ont construit dernièrement un grand bâtiment où toutes sortes de boutiques sont rassemblées.  Cela amène un monde fou, même le dimanche.  On n'est plus chez soi !.. Enfin, c'est le progrès, comme disent les vieilles gens.

 

Je vous parlais du vieux moulin... Je ne l'ai jamais vu, mais je peux l'entendre.  Et depuis quelques années déjà, il me parle : il me dit ses souvenirs, ses joies passées.  Son amertume aussi, parfois.  Bien qu'il soit assez réservé, à cet égard.

 

Voici ce qu'il m'a raconté, certains jours où le vent soufflait dans la bonne direction.

 

Vieux, il l'est, assurément.  Quoique, à mon sens, pour un moulin, ce n'est pas être vieux que d'avoir deux cents ans.  D'ailleurs, vous ne le diriez pas : il a été restauré à plusieurs reprises.  Et la dernière fois, tout récemment, à l'époque où il est arrivé chez nous.

 

Car voilà le drame : il n'est pas de chez nous.  C'est un moulin "déplacé".  Il vient d'un petit village, à vingt-cinq lieues d'ici.  Un petit village bien tranquille où le progrès n'a pas accès, ou si peu.  Un village tout simple qu'il regrette, comme toutes les personnes déplacées regrettent le pays d'où elles sont nées.

Mais pour lui, le drame est encore plus grand : il ne travaille plus.  Il est devenu un musée et, les rares fois où l'on permet à ses ailes de tourner, c'est seulement pour la démonstration, sous les yeux ébaudis des gens qui sont venus le voir et qui veulent tout comprendre.  Mais pas un grain de blé n'entre chez lui et pas la plus petite poussière de farine n'en sort.

 

N'être pas chez soi et ne servir à rien : voilà qui est bien éprouvant, même pour un moulin...

 

(A suivre)