25/07/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin (2)

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Il avait vu le jour en 1760 et, cet été-là, quand ses grandes ailes de bois et de toiles avaient commencé à tournoyer, il y avait eu une petite fête au village.  Tout le monde avait couru vers la "grande couture" pour le voir vivre, au carrefour des "bas-chemins", sur son énorme butte.

 

Les gens disaient que c'était là un vraiment beau moulin.  Ceux qui s'y connaissaient trouvaient qu'il était réussi et que son charpentier savait bien son métier.  pour sûr !

 

Les gosses - et des grandes personnes aussi - s'étaient mis à danser autour de ce grand corps tournoyant.

 

Chaque aile descendait presque au ras du sol et faisait, en passant, un bruit amusant "wouw... wouw... wouw...".  On aurait voulu s'approcher pour mieux l'entendre.  Mais les vieux fermiers criaient : n'alleu pos trop près, vous pourrou attraper ein coup d'moulin !"

 

Le propriétaire y était, bien sûr.  Il se réjouissait.  Il pensait à tout l'argent qu'il allait pouvoir retirer de ce moulin.  C'était un brave homme, riche, de grande famille.

 

Il avait dit à son meunier de distribuer la première farine à tous ceux qui étaient là.  Et tout lemonde était bien content.  Les enfants et les femmes dansaient et, pendant ce temps, les hommes buvaient de la bière qu'on tirait d'un grand tonneau, au bas de la butte.

 

Monsieur le Curé était venu aussi, avec un enfant de choeur, tous deux en surplis blancs.  Il avait dit quelques prières auxquelles on avait répondu.  Puis i avait, d'un grand geste, jeté de l'eau bénite sur le moulin.  Ainsi il pouvait être assuré d'avoir de la farine tous les jours de l'année.

 

Après cela, il avait enlevé son surplis, l'avait plié soigneusement avec celui de l'enfant de choeur, avait bu une chope avec les hommes, puis il était reparti, emportant son eau bénite.  L'enfant de choeur, lui, était resté avec les autres.

 

Le soir tombant, on était retourné au village, par les bas-chemins.  Les uns, en haut de la crête, le long des champs, les autres, deux mètres plus bas, au creux de la route qui avait l'air d'un petit ravin. 

 

Chacun portait son "saclet" rayé, plein de farine et un autre sac contenant du son pour la basse-cour.  C'étaient les hommes maintenant, un peu éméchés, qui chantaient à tue-tête.

 

Ah ! Cela avait été une belle journée ! Les gens, dans ce temps, savaient s'amuser... A tout moment, quelqu'un se retournait pour voir une dernière fois le moulin qui se dressait fièrement sur sa butte, bien visible, à la portée de tous les vents, au milieu de la grande couture où il n'y avait jamais eu que des champs et pas de maisons.

 

Puis, le meunier avait mis le frein à la grande roue et avait déshabillé les ailes, une à une, comme un marin aurait cargué les voiles de son navire, à l'arrivée au port.

 

La nuit était tombée tout à fait quand, après avoir fait tourner la grosse clef de la serrure, le meunier avait pu rentrer chez lui, en se tapotant les bras et les épaules pour faire tomber le plus gors de la farine dont il était saupoudré.

 

Le moulin, lui, était resté seul.  Le vrai travail commencerait après-demain, lundi.  

 

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Le lundi arriva.  Et les autres jours de la semaine.  Les semaines se suivirent, les mois, les saisons, les années.  Le moulin faisait son métier de moulin, vaillamment.

 

Dès le début, il y eut du travail, bien qu’on ne fût encore qu’à l’époque des moissons.  Il restait du grain de l’année précédente à moudre.  Et puis, il fallait l’essayer, ce nouveau moulin...

 

Les fermiers, en arrivant le matin dans leurs champs tout proches, avant de se mettre au travail, amenaient leur « barou », sorte de chariot à trois roues, sous la galerie.  Hissés par la signolle, les sacs montaient les uns après les autres et passaient par la trappe pratiquée dans le plancher.

 

Là, le « monnier » les prenait en charge, les pesait et en versait le contenu dans le bac à grain.

 

Il fallait voir ces beaux grains de blé, couleur de bronze, tout gorgés du soleil de l’an passé.  Ils se pressaient dans les conduits de bois, passant du tarare où ils étaient nettoyés à l’auget qui, par petites secousses, les poussait impitoyablement dans l’œillard de la meule tournante.  C’est là qu’ils terminaient leur vie de grain, disparaissaient entre deux lourdes pierres rugueuses qui avaient pour mission de les réduire en poudre.

 

Celle-ci, recrachée par les monstrueuses mâchoires périphériques des meules, s’acheminait ensuite, de conduits en trémies, jusqu’au blutoir qui finalement séparait la farine du son.

 

Une autre paire de meules, dans un circuit plus court, servait au moulage du seigle et d’autres céréales destinées au bétail.

 

Pour ces travaux apparemment paisibles, tout  un monde effrayant s’agitait : axes, roues, cames et engrenages se mouvaient en tous sens, à des rythmes démesurément différents, sous la seule mais puissante impulsion de l’arbre « tournant », énorme tronc de chêne, entraîné lui-même par les ailes que le vent poussait.

 

Cette machinerie semblait dotée d’une âme barbare, inexorable... Elle emplissait le moulin entier de ses gémissements et de ses craquement.  Une fine poussière blanche dansait en permanence dans les rayons dorés que le soleil glissait par les lucarnes.

 

Et, par-dessus tout, une odeur indéfinissable, propre aux moulins.  Plutôt un mélange d’odeur de grain, de farine, de sac, s’ajoutant, en été, à celle du bois surchauffé des parois.

 

Parfois, le monnier « sentait » une baisse de régime dans le mouvement de la machinerie.  Il descendait alors l’escalier et, clignant des yeux, observait la girouette.  Le vent avait tourné... Oh, pas beaucoup...mais suffisamment pour que les ailes ne puissent plus utiliser toute la force du vent.

 

Le monnier criait à son aide : « jean, faut bougi l’moulin ! »

Jean descendait à son tour et, à deux, avec le treuil, ils le faisaient pivoter, tout entier, autour de son attache, un autre tronc de chêne vertical formant l’axe.  « Beon, cha ira comm’cha ! disait le monnier et ils regrimpaient lentement l’escalier.

 

D’autres fois, c’était la force du vent qui changeait.  Il fallait alors garnir les ailes ou les dégarnir, en déployant ou en diminuant la toile qui les recouvrait.

 

Tout cela faisait partie de la routine du métier.  Les deux hommes trouvaient parfois le temps de fumer une pipe sur la galerie.  De là, ils avaient une vue très belle de la grande couture.  Une énorme mosaïque faite de rectangles de différentes couleurs allant, suivant la saison, du brun foncé de la terre fraîchement labourée aux jaunes dorés des moissons, en passant par toute la gamme des verts : betteraves, pommes de terre, céréales en herbe. 

 

Ils pouvaient voir aussi les fermiers travaillant sur leurs champs.  « Tin, Batisse-Jean-Philippe y démarie ses « bétraches ».  Y n’perd pos d’temps ! »  Puis, après un rapide coup d’oeil aux nuages : « Ch’est vrai que l’temps s’rout ben à l’pleuf !.. »

 

(A suivre)

17:46 Écrit par Monique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/07/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin

(texte de Albert-Henri GALAN)

 

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Je n'ai jamais vu ce moulin... De l'endroit où je me trouve et où je suis immobilisé jusqu'à la fin de mes jours, il m'est impossible de le voir : une grande maison et un écran d'arbres et de verdure s'interposent entre lui et moi.  Je suis d'ailleurs entouré de choses étranges qui n'existaient pas, à l'époque de mes jeunes années...

 

Je n'ai jamais quitté mon village... Mon village !.. Maintenant, on dit une ville.  Par un processus démographique, comme ils disent, mon village est devenu une ville qui, elle-même, a été absorbée par une autre ville, plus grande.  C'est très difficle à expliquer et cela ne s'est pas fait en une semaine, vous pensez bien.

 

Rassemblant mes vieux souvenirs, je revois - oh, il y a très longtemps - une campagne toute simple, des champs, des sablières, des arbres, quelques maisons.  Des oiseaux aussi, partout, qui trouvaient le village joli, puisqu'ils y restaient.

 

Il y avait aussi un ruisseau qui gazouillait d'une pierre à l'autre.  Mon ruisseau.  Ma rivière.  Je la connais bien.  Je dis cela au présent parce qu'elle existe toujours.  Elle chante toujours sur les mêmes pierres.

 

C'est d'ailleurs à peu près la seule chose qui soit restée de tout ce qui était dans le vieux temps, à l'époque où j'étais plus jeune.  Tout, ou presque tout a disparu et a été remplacé par du neuf.  C'est parfois beau, mais pas toujours... selon moi du moins qui suis vieux.

 

Ma rivière, comme je vous le disais, continue à chanter, mais il faut être tout près d'elle pour l'entendre, parce qu'avec le bruit de la route qui la longe... Cette route, par exemple, c'est nouveau : ils roulent dessus à quatre automobiles de front, pour aller plus vite... Dans le temps, il y avait un sentier où l'on se promenait l'un derrière l'autre, pour écouter chanter ma rivière et les oiseaux.

 

Maintenant, les oiseaux doivent chanter pour eux-mêmes.  Ces choses qui volent comme eux, là-haut, cela fait un tel bruit que plus personne ne les entend, je veux dire les oiseaux.  Quand un "djett" passe (c'est ainsi qu'on les appelle), tout le monde se tait.  A quoi bon, on ne se comprendrait pas, si on parlait...

 

De l'autre côté de la route, ils ont construit dernièrement un grand bâtiment où toutes sortes de boutiques sont rassemblées.  Cela amène un monde fou, même le dimanche.  On n'est plus chez soi !.. Enfin, c'est le progrès, comme disent les vieilles gens.

 

Je vous parlais du vieux moulin... Je ne l'ai jamais vu, mais je peux l'entendre.  Et depuis quelques années déjà, il me parle : il me dit ses souvenirs, ses joies passées.  Son amertume aussi, parfois.  Bien qu'il soit assez réservé, à cet égard.

 

Voici ce qu'il m'a raconté, certains jours où le vent soufflait dans la bonne direction.

 

Vieux, il l'est, assurément.  Quoique, à mon sens, pour un moulin, ce n'est pas être vieux que d'avoir deux cents ans.  D'ailleurs, vous ne le diriez pas : il a été restauré à plusieurs reprises.  Et la dernière fois, tout récemment, à l'époque où il est arrivé chez nous.

 

Car voilà le drame : il n'est pas de chez nous.  C'est un moulin "déplacé".  Il vient d'un petit village, à vingt-cinq lieues d'ici.  Un petit village bien tranquille où le progrès n'a pas accès, ou si peu.  Un village tout simple qu'il regrette, comme toutes les personnes déplacées regrettent le pays d'où elles sont nées.

Mais pour lui, le drame est encore plus grand : il ne travaille plus.  Il est devenu un musée et, les rares fois où l'on permet à ses ailes de tourner, c'est seulement pour la démonstration, sous les yeux ébaudis des gens qui sont venus le voir et qui veulent tout comprendre.  Mais pas un grain de blé n'entre chez lui et pas la plus petite poussière de farine n'en sort.

 

N'être pas chez soi et ne servir à rien : voilà qui est bien éprouvant, même pour un moulin...

 

(A suivre)