08/08/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin (4)

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Le restaurant "La Calèche" a remplacé le "Moulin de briques" et la brocante "Au vieux Moulin" la minoterie.

 

Une guerre avait eu lieu, à laquelle personne n’avait pu échapper.  Plus d’une fois, la nuit, les ailes du vieux moulin avaient tourné en fraude, au nez et à la barbe de l’occupant.

 

Jour après jour, il se sentait vieillir.  Ses craquements se faisaient entendre de plus en plus loin.  Il fallut bien le restaurer... Il sortit de cette opération, requinqué et se remit au travail.  Hélas, pas pour longtemps...

 

Le moulin de briques avait été abandonné par son propriétaire qui avait monté, près de l’ église, une minoterie à vapeur.  Cela faisait un bruit étrange et les enfants, intrigués, ne passaient jamais sans une certaine appréhension devant cette grande bâtisse dont les vitres sales et toutes blanches ne permettaient pas de voir à l’intérieur.

 

Les affaires du moulin de bois périclitèrent : la minoterie pouvait faire le même travail pour moins cher et plus rapidement.

 

Et, un jour, le dernier monnier serra le frein autour de la grande roue et déshabilla les ailes, pour la dernière fois.  Il ferma la porte à clef, descendit lourdement l’escalier et s’éloigna sur le bas-chemin, en se retournant deux ou trois fois.

 

C’était bien fini.  Le moulin avait terminé sa carrière, après plus d’un siècle et demi de bons et loyaux services.  Il resta là, immobile, pendant des années...

 

Cette immobilité lui pesait, certes.  Mais il ne se plaignait pas trop.  Il avait toujours vécu au même endroit et tout ce qu’il demandait c’était d’y rester, jusqu’à la fin.  Ici, il était chez lui.  Il voyait les choses comme il les avait toujours vues.

 

Les hivers étaient plus déprimants.  Personne ne venait le voir.  Les vent sifflaient dans ses ailes, inutilement, c’était triste à pleurer.  Les bas-chemins se gorgeaient d’eau et devenaient impraticables.  Toute la grande couture était noyée de pluie, au point qu’il n’en voyait même plus l’horizon. 

 

Parfois, le temps tournait à la gelée.  Tout devenait sec et clair.  Il revoyait, au loin, le troupeau de maisons agglutinées le long de la rue du village, avec la vieille église comme chez de file.

 

De temps à autre, - oh, rarement ! – un fermier venait visiter son champ.  Il fumait une pipe en arpentant sa terre, se baissait parfois, comme s’il voulait la caresser, se battait les flancs pour se réchauffer, puis s’en allait rapidement vers sa ferme toute chaude.

 

Puis, c’était la neige et tout devenait blanc, depuis la butte jusqu’à perte de vue.  Même les maisons et l’église disparaissaient sous leur manteau.  Seules, quelques taches noires par-ci par-là : les corneilles, qui craillaient tristement en cherchant leur nourriture à grand-peine.

 

Mais bientôt, la grande plaine blanche perdait de son uniformité.  La terre et des touffes d’herbe qui bordaient les bas-chemins émergeaient, peu à peu, par plaques, de leur manteau d’hiver.  L’espoir flottait dans l’air.  Les vents se faisaient plus doux, les pluies moins froides...

 

Et c’était le miracle... Tout reprenait comme avant.  Les fermiers revenaient, fidèles au rendez-vous du printemps et, avec un peu d’imagination, on pouvait presque entendre la voix du monnier qui, de sa galerie, leur criait le bonjour :
 «  Hé, Firmin, commint qu’cha v ? Ein dirout que l’temps y s’est r’mis au beo ! »
- «  Awé, monnier.  Ein va pouvoir erprint’ l’ouvrach’ ! « répondait le vieux Firmin, qui ajoutait : « Y c’minchou à êt’ temps !.. »

Les gosses rappliquaient aussi.  D’abord, par petits groupes.  Puis, en bandes, aux vacances de Pâques (les petites vacances).

Depuis quelques années, le bidet d’osier et tous les joyeux archers et « gais amis » de la fanfare avaient abandonné leurs activités pascales.  Tout se perdait !..

Mais il restait les grandes vacances et la moisson.  Alors, on se retrouvait en famille, comme au bon vieux temps.  Les petits glaneurs reprenaient leurs habitudes : à midi, on mangeait ses tartines de confiture et on buvait son café à l’ombre du moulin.  Et plus d’un , parmi les aînés, frottait et secouait sa tignasse, comme s’il avait reçu une poignée de son, jetée par le monnier.

 

Mais il n’avait plus rien à craindre de ce côté-là.  Il n’y avait plus de monnier.  Il ne restait plus qu’une chose vide, immobile, définitivement.  Déjà, parmi ces gosses, certains ignoraient ce qu’était un moulin qui « tourne ».

 

Dans un sens, ils y gagnaient : ils pouvaient tout faire, maintenant.  Ils grimpaient sur les piliers et jusqu’en haut des poutres.  Ils allaient même s’asseoir sur la galerie.  De temps en temps, un fermier leur criait bien : « Déchin d’là, t’vas t’casser ein’ gambe ‘t’ à l’heure ! »  Mais ils n’y prenaient pas garde et continuaient.

 

Il était devenu leur terrain de chasse.  Le haut lieu de leur jeunesse.  Il en avait toujours été ainsi.  On gravait ses initiales sur ses poutres.  On écrivait : « Pierre fréquente avec Josiane ».  On dessinait des cœurs, tout en lorgnant la gamine, à côté, avec une certaine émotion...

 

Porter sur ses poutres la trace de dix générations de premières amours : le vieux moulin de bois en était fier...

 

Puis, laissé à l’abandon, moreau par morceau, il tomba en ruines.  D’abord, ce fut une planche vermoulue de l’escalier qui céda sous la pesée d’un jeune pied.  Plus tard, quelques lattes d’une aile s’envolèrent, sous les coups du vent.

 

Au loin, l’autre moulin diminuait d’année en année : les ailes disparurent d’abord, puis la coupole tournante.  Et bientôt, il n’y eut plus qu’un amas informe de briques qui, un jour, furent enlevées. 

 

Le moulin de bois resta seul... On aurait pu, dès lors, l’appeler comme on l’appelait avant... Mais on ne le fit pas.  Il resta toujours le « moulin d’beos ».

 

Pendant plusieurs années encore, il tint bon... Mais, impitoyable, le temps continua son oeuvre de destruction.  Le propriétaire s’en désintéressa.  Les autorités communales n’en furent pas plus émues. 

 

Si grande est l’ingratitude des hommes !..

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16:41 Écrit par Monique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/08/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin (3)

 

(Dessin à la plume de Gérard HENNEBICQ)

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Ainsi, les années passèrent, paisiblement... De temps à autre, un meunier plus jeune reprenait le travail de l’ancien...

 

Un second moulin avait été construit de l’autre côté de la grande couture.  Il était en briques et seule, la tête pivotait pour se mettre dans l’axe du vent.

 

Une certaine rivalité s’installa, dès lors.  Et, pour conserver le plus possible de sa clientèle, le meunier envoya au village, un « cacheux d’monnées » qui, avec son gros chariot bâché, passa de ferme en ferme, à jours fixes.

 

Cela devint rapidement une habitude et bientôt, on oublia l’ancien système.  La fermière disait à sa fille : « Allez, l’afant ! Ch’est l’jour du monnier.  Y fait faire ein’monnée.  Mets aussi un sac de swâl : y n’a pus d’molage pour les bliètes ».  Le chariot emportait les deux sacs et ramenait, plus tard, la farine, le son et le moulage de seigle...

 

Pendant ce temps, le moulin tournait allègrement...

 

Depuis sa construction, les gens l’avaient toujours appelé « l’moulin », tout simplement.  Dès qu’ils furent deux, il fallut dire « l’moulin d’beos » pourle distinguer du « moulin d’briques ».

 

Mais ce dernier n’eut jamais la même renommée, du moins pour les gosses.  Il avait été construit à proximité d’un pâté de maisons.  Ce n’était donc pas, comme le moulin de bois, un point stratégique, un but de promenade.  Ce n’était pas une grande expédition que d’y aller.

 

Ah, ces gosses... A la moisson, pendant les grandes vacances, ils arrivaient le matin, en ribambelle, pour glaner dans les champs.

 

Toute la matinée, riant et se chamaillant, ils ramassaient les épis perdus, les rassemblaient en glanes qu’ils cachaient pour ne pas se les faire chiper par les autres.  Ils portaient, en bandoulière, une musette dans laquelle ils glissaient les « courts épis », ceux dont la tige était cassée.

 

Parfois, pour aller plus vite, pour en avoir plus que les autres, ils arrachaient, pine de rien, une bonne poignée d’épis à une gerbe déjà mises en meules : «ils saquaient à l’muque ».

 

Quand les cloches de l’église, là-bas, au village, sonnaient l’Angélus, ils se rassemblaient sur la butte du moulin.  Ils mangeaient leurs tartines de confiture et buvaient le café tiède de leur gourde en fer blanc.

 

Le monnier, de sa galerie, leur criait : « Hé, Louis... J’t’ai vu satchi à l’muque, ‘t à l’heure ! »

- « Ch’est nin vrai, monnier ! » hurlait Louis.  Bien sûr que c’était vra : tout le monde saquait à l’muque... Le monnier riait bruyamment et leur jetait des poignées de son à la tête.


Parfois, les ailes étaient immobiles.  Ils pouvaient alors jouer où ils voulaient, sans qu’ils aient à craindre le fameux « coup de moulin ».

 

Chaque fois que cela se produisait, ils entendaient, venant de l’intérieur, un bruit bizarre – ting, ting, ting – qui a dû rester longtemps dans leurs oreilles avant qu’ils n’apprennent ce qu’il signifiait.  C’était le monnier qui, avec son pic, recreusait les rainures de ses meules.  Cela durait une journée, parfois plus...

                                                                ***************

Une fois par an, le lundi de Pâques, c’était la fête au moulin de bois.  La société de tir à l’arc devait choisir son « roi » pour l’année. 

Dans la matinée, quelques hommes venaient sur la butte et y dressaient une longue perche dont l’extrémité arrivait à hauteur de la girouette.  Tout en haut, ils avaient accroché une dizaine de boules de paille, garnies de plumes, qui étaient censées représenter des oiseaux.  Des « ojeots », comme ils disaient.

L’après-midi, les archers se réunissaient autour de la perche et essayaient d’abattre le plus d’ojeots possible.  Celui qui parvenait à enlever le maître-oiseau, placé tout seul au-dessus des autres, était consacré « roi ».

Vers deux heures, de la butte, on entendait la fanfare qui quittait le village.  Et très vite, on pouvait voir, au loin, tout au but du bas-chemin, le groupe qui s’approchait.

D’abord, il y avait « l’bidet d’osier ».  Un homme déguisé avait accroché autour de sa ceinture une armature d’osier qui, recouverte d’oripeaux, représentait un cheval.  Il caracolait, et tournait autour des enfants qui faisaient semblant d’avoir peur.  Tout le monde riait.

 

Derrière le « bidet d’osier », venait la fanfare.  D’abord, le drapeau triangulaire avec des rubans et des médailles à sa pointe supérieure.  Puis les deux tambours, encadrant la grosse caisse.  Il fallait deux musiciens pour cet instrument : un qui le portait sur le dos et l’autre qui avait fort à faire avec sa mailloche et ses cymbales.

 

Suivait ensuite le reste de la clique avec, à côté, hors des rangs, le chef de musique qui battait la mesure.  A la fin du groupe, un solide gaillard se déhanchait en soufflant dans son gros tuba.

 

Puis venaient les archers, tout enrubannés, portant arc et carquois sur l’épaule.  A leur tête, couvert de médailles, le « roi » de l’année précédente. 

 

Derrière eux, un autre cheval – un vrai, celui-là – tirait un « barou » dans lequel se trouvaient des tonneaux de bière.

 

Tout ce monde joyeux s’acheminait jusqu’à la butte du moulin, sous les acclamations et les rires des gens du village, postés le long du trajet.

 

Le premier tonneau mis en perce dans un grand éclaboussement de bière, le concours pouvait commencer... Il se poursuivait jusque très tard dans l’après-midi, sous les bravos ou les quolibets des spectateurs.  Les « ojeots » tombaient les uns après les autres.  Les chopes se remplissaient et se vidaient.

 

Un des archers abattait le maître-oiseau et c’était le délire : la compagnie avait son nouveau « roi ».  Les médailles et les rubans changeaient de poitrine et le cabaretier ambulant mettait un autre tonneau en perce... Ah, quelle journée !..

 

Quand la dernière boule de paille s’envolait avec la dernière flèche, on buvait une dernière chope, on pliait bagage et tout le monde reprenait le chemin du retour, dans le même ordre.

 

Quelques différences, toutefois : les « ojeots » gagnés garnissaient les arcs, le « roi » n’était plus le même que tantôt, les tonneaux étaient vides et ... tous étaient encore plus joyeux qu’à l’aller, surtout le « bidet d’osier »...

 

Et le moulin restait une fois de plus seul, dans  la nuit qui tombait...

 

Mais toutes les bonnes choses ont une fin... (A suivre)