24/07/2011

Le plus vieux citoyen d'Esplechin

(texte de Albert-Henri GALAN)

 

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Je n'ai jamais vu ce moulin... De l'endroit où je me trouve et où je suis immobilisé jusqu'à la fin de mes jours, il m'est impossible de le voir : une grande maison et un écran d'arbres et de verdure s'interposent entre lui et moi.  Je suis d'ailleurs entouré de choses étranges qui n'existaient pas, à l'époque de mes jeunes années...

 

Je n'ai jamais quitté mon village... Mon village !.. Maintenant, on dit une ville.  Par un processus démographique, comme ils disent, mon village est devenu une ville qui, elle-même, a été absorbée par une autre ville, plus grande.  C'est très difficle à expliquer et cela ne s'est pas fait en une semaine, vous pensez bien.

 

Rassemblant mes vieux souvenirs, je revois - oh, il y a très longtemps - une campagne toute simple, des champs, des sablières, des arbres, quelques maisons.  Des oiseaux aussi, partout, qui trouvaient le village joli, puisqu'ils y restaient.

 

Il y avait aussi un ruisseau qui gazouillait d'une pierre à l'autre.  Mon ruisseau.  Ma rivière.  Je la connais bien.  Je dis cela au présent parce qu'elle existe toujours.  Elle chante toujours sur les mêmes pierres.

 

C'est d'ailleurs à peu près la seule chose qui soit restée de tout ce qui était dans le vieux temps, à l'époque où j'étais plus jeune.  Tout, ou presque tout a disparu et a été remplacé par du neuf.  C'est parfois beau, mais pas toujours... selon moi du moins qui suis vieux.

 

Ma rivière, comme je vous le disais, continue à chanter, mais il faut être tout près d'elle pour l'entendre, parce qu'avec le bruit de la route qui la longe... Cette route, par exemple, c'est nouveau : ils roulent dessus à quatre automobiles de front, pour aller plus vite... Dans le temps, il y avait un sentier où l'on se promenait l'un derrière l'autre, pour écouter chanter ma rivière et les oiseaux.

 

Maintenant, les oiseaux doivent chanter pour eux-mêmes.  Ces choses qui volent comme eux, là-haut, cela fait un tel bruit que plus personne ne les entend, je veux dire les oiseaux.  Quand un "djett" passe (c'est ainsi qu'on les appelle), tout le monde se tait.  A quoi bon, on ne se comprendrait pas, si on parlait...

 

De l'autre côté de la route, ils ont construit dernièrement un grand bâtiment où toutes sortes de boutiques sont rassemblées.  Cela amène un monde fou, même le dimanche.  On n'est plus chez soi !.. Enfin, c'est le progrès, comme disent les vieilles gens.

 

Je vous parlais du vieux moulin... Je ne l'ai jamais vu, mais je peux l'entendre.  Et depuis quelques années déjà, il me parle : il me dit ses souvenirs, ses joies passées.  Son amertume aussi, parfois.  Bien qu'il soit assez réservé, à cet égard.

 

Voici ce qu'il m'a raconté, certains jours où le vent soufflait dans la bonne direction.

 

Vieux, il l'est, assurément.  Quoique, à mon sens, pour un moulin, ce n'est pas être vieux que d'avoir deux cents ans.  D'ailleurs, vous ne le diriez pas : il a été restauré à plusieurs reprises.  Et la dernière fois, tout récemment, à l'époque où il est arrivé chez nous.

 

Car voilà le drame : il n'est pas de chez nous.  C'est un moulin "déplacé".  Il vient d'un petit village, à vingt-cinq lieues d'ici.  Un petit village bien tranquille où le progrès n'a pas accès, ou si peu.  Un village tout simple qu'il regrette, comme toutes les personnes déplacées regrettent le pays d'où elles sont nées.

Mais pour lui, le drame est encore plus grand : il ne travaille plus.  Il est devenu un musée et, les rares fois où l'on permet à ses ailes de tourner, c'est seulement pour la démonstration, sous les yeux ébaudis des gens qui sont venus le voir et qui veulent tout comprendre.  Mais pas un grain de blé n'entre chez lui et pas la plus petite poussière de farine n'en sort.

 

N'être pas chez soi et ne servir à rien : voilà qui est bien éprouvant, même pour un moulin...

 

(A suivre)

 

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